| LES DINERS DES LETTRES NEUCHATELOISES AU GRE DES CURS SENSIBLES |
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Le roman et son archive
De l’avis d’Yvette Went-Daoust, ‘La rhétorique qui sous-tend l’étude
de mŒurs que sont les Lettres neuchâteloises est celle de l’essai’.1
Aussi, Isabelle de Charrière lui semble-t-elle être davantage essayiste
que romancière. Il est sans doute vrai que la forme épistolaire qu’elle
pratique s’apparente au texte d’idée et, vrai aussi, qu’elle fait Œuvre
d’intellectuelle. Mais, ses romans n’en sont pas moins des fictions dont ‘les
personnages s’anime[nt] sous le regard du lecteur’.2 Comparant
les Lettres neuchâteloises aux Lettres de Milady Juliette Catesby
de Madame Riccoboni, Joan Hind Stewart constate même que les premières sont,
pour reprendre ici un terme très pertinent de la critique en langue anglaise, d’un
caractère bien plus ‘pictorial’3 que les secondes, car l’effet
visuel du texte d’Isabelle de Charrière annonce déjà le style de Jane
Austen. Lorsqu’elle s’arrête à l’art du portrait dans Sainte Anne,
Yvette Went-Daoust note aussi la modernité d’images ‘presque
flaubertienne[s]’ que l’on trouve dans ce roman. Bref, tout se passe comme
si l’image et la réflexion faisaient bon ménage dans les romans de notre
auteur et nombreux sont ceux qui louent le réalisme de ses descriptions.
L’art du langage descriptif dans le roman est surtout étudié par rapport
aux grandes Œuvres réalistes et naturalistes. Que l’on pense aux travaux
très éclairants de Philippe Hamon ou encore d’Henri Mitterand. Dans, Le
Regard et le signe. Poétique du roman réaliste et naturaliste, ce
dernier s’intéresse entre autres à l’archive romanesque qui sous-tend Les
Rougon-Macquart et insiste sur le fait que les notes d’enquête
accumulées par émile Zola constituent une ‘Œuvre avant l’Œuvre’4
possédant des traits distinctifs qui singularisent le travail ethnographique du
romancier. Outre ‘l’étendue encyclopédique de ses explorations’ (Ibid.,
p. 81), Mitterand note la saisie sur le vif des attitudes, gestes et dialogues
typiques d’ouvriers et de petits bourgeois entrevus sur le boulevard. Il ne
semble y avoir aucun intermédiaire entre le monde et le texte des carnets si ce
n’est le filtrage de l’information selon des catégories [p. 80] de pensée
personnelles et une aptitude à saisir les figures et les signes du réel social
de façon à la fois picturale et sémiotique sans manquer de retenir des bribes
de vécu pouvant déclencher la narration d’une situation ou d’un épisode
symptomatiques. Il y a là, de toute évidence, une étape d’écriture qui
relaye le réel et en fixe des images et des scènes avant la construction de l’Œuvre.
Pour mieux comprendre les procédures de la poétique de celle-ci, il est bien
sûr essentiel de rendre justice à l’Œuvre que constituent les carnets d’enquête.
Encore qu’Isabelle de Charrière n’ait pas constitué à dessein une
archive romanesque comme celle que forment les carnets d’enquête d’émile
Zola, je montrerai que nous possédons l’équivalent d’une telle archive
grâce à l’abondante correspondance qui nous a été conservée. Les
charriéristes sont très conscients du rapport qu’il y a entre cette
correspondance et l’Œuvre de la romancière. La filiation qui conduit De
la correspondance au roman épistolaire5 déjà fait l’objet d’un
recueil de textes très apprécié, mais le travail ‘d’ethnographe’ qu’effectue
l’épistolière n’a pas été scruté en regard de son Œuvre de romancière.
Contrairement à celle de Zola, l’enquête que mène notre auteur ne porte pas
sur un réel social qui lui serait étranger. Ses observations concernent les
cercles qu’elle fréquente et souvent elle s’observe elle-même. De plus
elle ne collectionne pas ses remarques en vue de nourrir une Œuvre, mais elle
les adresse toujours à un correspondant appelé à réagir aux histoires
ponctuelles tirées de son quotidien. Ce parti pris dialogique n’empêche pas
du tout la redistribution des images saisies en fonction des exigences d’une
fiction qui mime d’ailleurs le dialogisme de l’archive ou l’élargit même
à une polyphonie.
Ainsi, les Lettres neuchâteloises redéploient à leur manière bien
des observations sur le comportement humain saisies une première fois dans les
lettres adressées par Belle de Zuylen au baron Constant d’Hermenches. L’archive
met donc en jeu la noblesse et la haute bourgeoisie hollandaises ainsi que les
espaces fréquentés par cette aristocratie à la cour de La Haye, en ville , à
la promenade et dans les demeures familiales, mais surtout au château de
Zuylen. Malgré l’écart géographique et temporel qui sépare la constitution
de l’archive et l’écriture du roman, on verra qu’un relevé systématique
des interactions narrées dans la correspondance permet de voir les enjeux d’une
civilité très critiquée par l’épistolière. La fiction neuchâteloise en
restaure cependant l’essentiel tout en militant pour une plus grande
perméabilité des classes sociales.
Si l’on passe au peigne fin la part du dialogue épistolaire adressée par
Agnès Isabelle de T. van S. à Monsieur Constant d’Hermenches pour qui elle
ne sera jamais que l’adorable Agnès, on peut apercevoir les grandes tendances
du discours que tient notre auteur sur le corps, le sien bien sûr, mais aussi
celui des êtres qu’elle côtoie. Je suis redevable à Nathalie Marcoux et
Monik Richard d’avoir établi un relevé exhaustif des portraits, des tableaux
et des scènes esquissés dans ces lettres. Dans ce relevé, il ne s’agissait
pas tant de délimiter des morceaux choisis appartenant à un genre bien [p. 81]
défini que de jauger l’importance accordée à l’apparence physique des
personnes faisant l’objet des nouvelles échangées et de classer les traits
mentionnés dans le texte selon trois modalités signifiantes.
Lorsqu’on s’intéresse au langage du corps, il est en effet utile de
distinguer les signes statiques des signes montrant le corps en mouvement, soit
des signes cinétiques. Là encore, il est possible de distinguer des mouvements
lents de mouvements rapides. Or, l’esthétique du portrait recourt plus
généralement aux signes statiques, l’esthétique du tableau aux signes
cinétiques lents et l’esthétique de la scène aux signes cinétiques
rapides. Dans le premier cas l’effet de sens recherché concerne le caractère
du personnage, son type. Dans le second cas, l’effet de sens concerne
davantage ses états d’âme qui peuvent se déclarer subitement et
involontairement, mais qui évoluent avec lenteur. Dans le dernier cas, l’effet
de sens produit par les signes non verbaux complète généralement celui qu’induisent
les dialogues. Ces trois figures de l’interaction narrée s’entremêlent
bien sûr dans des passages censés rendre présents des événements et des
situations racontés. Ce sont les principaux ingrédients de l’hypotypose
(description animée et vivante), mais la rhétorique n’en spécifie pas la
genèse ni les liens avec le langage du corps.
La civilité et la sensibilité en images
Les termes qui révèlent dans le texte des lettres la présence de passages cherchant l’adhésion immédiate du correspondant censé voir ce qui est décrit sont d’une part le verbe ‘peindre’ pour désigner métaphoriquement l’écriture imagée et d’autre part le verbe ‘imaginer’ qui évoque l’image mentale donnant lieu à cette écriture ou encore permettant de l’apprécier. Lorsqu’on scrute l’ensemble des lettres adressées par notre auteur au baron Constant d’Hermenches, on s’aperçoit que la plus haute densité de références à l’écri- [p. 82] ture picturale et à l’imagination se situe entre le mois de mai 1764 et le mois d’octobre 1766. Cette partie de la correspondance à été regroupée dans l’édition d’Isabelle et de Jean-Louis Vissière en quatre chapitres dont les titres évocateurs cernent bien le propos : ‘Il faut que j’aime et que je sois aimée [...]’, ‘Le cŒur s’amollit, les sens s’enflamment’, ‘Ces brouillards qui obscurcissent l’âme [...]’ et ‘Le naufrage de mes désirs’.6 Cela ne fait aucun doute, l’amour aiguise la sensibilité aux interactions et les projets de mariage attisent l’imagination de sorte qu’un foisonnement d’images perçues ou conçues sont saisies par l’écriture et confiées au correspondant élu.
Dans sa correspondance Belle de Zuylen note l’intérêt passionné que
suscitent ceux qu’on aime et dit à d’Hermenches : ‘remarquez et approuvez
du moins ceci, c’est qu’aucune de vos paroles ne m’échappe, je fais
attention à tout, je retiens tout; pas un de vos gestes n’est perdu pour moi’
(Ibid., p. 263, jeudi à minuit, 14 février 1765). Mais, lorsqu’elle
se rend aux assemblées où se trouvent des personnes qui lui sont
indifférentes, elle s’ennuie et le note aussi (Ibid., pp. 260-261,
lettre du 14-18 février 1765). Les contraintes de la civilité s’accordent
mal à son besoin d’indépendance, de mouvement et de liberté : ‘avoir
devant soi toute une journée de compagnie, devoir danser toute une nuit ou
jouer pendant trois heures, voilà ce qui cause une satiété insupportable’ (Ibid.,
p.226, lettre du 28 octobre 1764). Les soupers sont aussi à craindre, surtout
ceux de La Haye après le départ du baron et la mort de son ami La Sarraz.
Impitoyable, Belle dépeint l’interaction ainsi : ‘je ne vois d’autre
ressource pour le beau monde que de bâiller en forme de conversation par
demandes et réponses’ (Ibid., p. 283, lettre du 3-6 mai 1765).
Ce clivage entre les relations intimes pour lesquelles on se passionne et les
relations mondaines qui ennuient se retrouve doublement affirmé dans les Lettres
neuchâteloises. Tant le jeune commerçant allemand Henri Meyer que la jeune
demoiselle Marianne de la Prise confessent cette impatience et cet ennui aux
intimes avec qui ils correspondent et qu’ils comblent l’un et l’autre de
la surenchère de leurs sentiments à l’image de celle qu’étudie Paul
Pelckmans dans la correspondance de notre auteur.7 ‘Avec toi tout
avoit vie ; & sans toi tout me semble mort’ (VIII, 63) écrit Marianne à
son amie Eugénie. Elle est déçue du monde et prévoit ‘un second hiver de
dissipation, d’étourdissement, [qu’elle passera] sans amie, &
vraisemblablement sans plaisir’ (VIII, 62). L’hiver est la saison des
assemblées, des concerts et des bals, espaces de la civilité que le roman
présentera. Par contraste, les deux principaux protagonistes écrivent à un
intime et la lettre suivante exalte l’union des cŒurs des deux amies qui
pleurent en se lisant et n’auraient besoin pour être heureuses que de vivre
ensemble.
De son côté, Henri Meyer se plaint du ‘grand dîné’ auquel son patron
l’a convié pour le Nouvel An. Il s’y est ennuyé et se dit ‘excédé de
toutes les [p. 83] minauderies [qu’il a] vues’.8 Il se sent en
particulier exclu par ‘trois ou quatre jeunes Demoiselles’ qui chuchotent
entre elles d’un air malin et ne veulent pas lui parler :
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les sourires & les éclats de rire étoient tous relatifs à quelque chose qui s’étoit dit auparavant, & dont je n’avais pas la clé : je doutois même quelquefois que ces jolies rieuses s’entendissent elles-mêmes ; car elles avoient plutôt l’air de rire pour la bonne grace que par gaieté. Il me semble qu’on ne rit guère ici; & je doute qu’on y pleure, si ce n’est aussi pour la bonne grace. (VIII, 57) |
L’épistolier condamne clairement la ‘bonne grâce’ mondaine à
laquelle il ne saurait participer. Il sent qu’une ‘nouvelle époque’
(VIII, 58) de sa vie a commencé. Il pleure, il est inquiet, il souffre des
commentaires que font les Demoiselles sur Mlle de la Prise ainsi que sur les
distractions qu’elle lui donne... Ce ‘moment [...] intéressant’ pour lui
met le comble à sa mauvaise humeur. Il n’ouvre plus la bouche, répond à ses
voisins ‘par le oui & le non le plus sec’ et court chez lui, dès qu’on
se lève de table, pour écrire tout cela à son ami. La lettre de Meyer met en
scène une véritable prise de conscience de l’incompatibilité qui sépare la
sensibilité éveillée par la naissance d’une passion amoureuse et l’insignifiance
des échanges mondains. Ce fait est souligné dans le texte par une accumulation
de signes corporels qui indiquent l’état émotif du jeune héros et rendent
sensible son retrait d’un des principaux espaces de la civilité : le dîner.
Son silence, son ton sec et son départ précipité sont des signes éloquents
dans le contexte des sourires, des rires et des minauderies des convives de son
patron.
Un second dîner, moins nombreux que celui du Nouvel An, permet de reprendre
le même propos dans une société d’hommes. Un Monsieur caustique rejoint les
convives à l’heure du café. Cette incongruité donne lieu à une excuse
insolente rendue en discours direct. Puis, ce personnage, que le lecteur ne
connaît que par l’entremise des ses discours acerbes, surprend un cercle de
jeunes gens en train de commenter la beauté des jeunes filles. Il les brusque
en affirmant qu’ils ne s’intéressent qu’aux poupées, aux marionnettes et
aux perroquets (VIII, 72). Cette qualité de discours se retrouve aussi dans les
lettres de Belle lorsqu’elle reproche, par exemple, à d’Hermenches de trop
exiger des hommes. ‘Les ours, les bŒufs, les fripons et les sots révoltent
votre cŒur ou le font saigner ; moi je les regarde un moment, je ris, puis je détourne
les yeux et je les oublie’.9 La capacité de détachement amusé de
Belle se trouve certes personnifiée à travers le type du Caustique, mais les
pointes de ce personnage nous intéressent moins que les réactions non verbales
qu’elles provoquent. En l’occurrence Meyer prend la fuite dès qu’il
comprend que le nouveau venu veut faire l’éloge de Mlle de la Prise. Un petit
tableau illustre cette circonstance : ‘J’étais près de la porte; je tenais
mon chapeau; je suis sorti [...] & je suis descendu l’escalier le plus
vite que [ p. 84] j’ai pu’ (VIII, 72). Ici ce sont surtout des signes
proxémiques (renvoyant à l’utilisation de l’espace interhumain) qui sont
éloquents, mais le geste conventionnel impliquant le chapeau signale lui aussi
le départ de Meyer selon un code de civilité en usage alors. Finalement il
évite aussi l’interaction verbale en faisant semblant de ne pas entendre le
Caustique qui le rappelle.
Tout se passe fort différemment lorsque Meyer se retrouve à l’improviste
avec le comte Max chez les de la Prise. Le ‘petit repas’ offert alors lui
donne l’impression d’être ‘en famille avec M. de la Prise & Mlle
Marianne’ de sorte qu’après avoir pris le goûter il accepte encore un
souper ‘propre & simple’ (VIII, 76). Puis il est témoin d’une scène
démontrant la communion d’esprit entre le père et la fille qui tous deux
défendent le mariage d’amour contre le mariage d’intérêt. La scène
muette qui s’en suit est décrite dans le plus grand détail et donne lieu à
un ‘tableau impossible à rendre’. Ici le pathos est à son comble. On n’a
plus affaire qu’à des postures, des attitudes des réflexes et des gestes,
plus éloquents pour communiquer l’extrême émotion que quelque parole que ce
soit. ‘Personne ne parlait’. On ne s’était pas encore levé de table:
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Mlle de la Prise, qui depuis un moment avoit la tête penchée sur son assiette & ses deux mains devant les yeux, s’est glissée le long d’un tabouret, qui était à moitié sous la table entr’elle & son père, & sur lequel il avoit les deux jambes, & s’est trouvée à genoux auprès de lui, les mains de son père dans les siennes, son visage collé dessus, ses yeux les mouillant de larmes, & la bouche les mangeant de baisers [...]. M. de la Prise, sans rien dire à sa fille, l’a relevée, & l’a assise sur le tabouret devant lui, de manière qu’elle tournoit le dos à la table: il tenoit une de ses mains; de l’autre elle essuyait ses yeux (VIII, 76). |
L’éloquence de cette chorégraphie, qui figure la reconnaissance émue de la fille soumise et le geste libérateur d’un père qui la relève et la prend pour vis-à-vis, n’a pas son équivalent dans l’archive que nous consultons, car celle-ci relate au contraire le naufrage des désirs de Belle à cet égard. Il n’y a point d’effusions entre le père et la fille, point d’entente non plus sur le projet de mariage imaginé par d’Hermenches. Le baron Diederik van Tuyll pense tout simplement que sa fille plaisante quand elle dit qu’elle préférerait vivre dans un taudis avec son amant que dans les grandes maisons de sa famille.10 M. de la Prise, par contre, en père fictif et idéal, abonde dans le sens de sa fille, lorsque celle-ci suggère qu’il vaut mieux mendier avec un amant sans fortune que d’épouser un bon parti à contrecŒur. La scène dialoguée qui précède le tableau pathétique est, par contraste, fort comique. Suspend-elle la force de celui-ci? Certes pas pour les cŒurs sensibles auxquels s’adresse le tableau. [p. 85]
La fiction ou le tableau de l’imagination
Ainsi la fiction permet, entre autres, à l’auteur d’évacuer les peines
de la vraie vie en développant un scénario alternatif selon son cŒur. Si les
attitudes et les gestes de Marianne donnent à voir toute sa tendresse émue, la
veine sentimentale du jeune Meyer, à laquelle s’adresse plus
particulièrement le pathos familial du tableau évoqué, est aussi
soigneusement mise en place dès les premières lettres du roman. Ce jeune
étranger note effectivement tous ses sentiments en arrivant à Neuchâtel.
Autant la production, la consommation et la vente du vin lui répugnent, autant
il a de plaisir à constater la civilité sensible dans les rues après la fin
des vendanges ainsi que l’aspect familial du tissu social. Comme il pense que
‘tous les Neuchâtelois sont parens’ il peut bien espérer être reçu un
jour au sein de cette vaste famille où les gens ne font pas ‘de grandes
façons les uns avec les autres’ (VIII, 51). Ce qui le saisit, cependant, est
une ‘façon’ fort nouvelle qui exalte le mariage d’amour en pliant dans
une vision qui se veut prophétique la loi du père au désir de la fille et
place le cŒur au-dessus de la raison pour harmoniser l’ordre social avec la
vie sentimentale. La famille de la Prise est nommée selon un toponyme existant
dans la région de Neuchâtel, mais il me semble que ce nom signale aussi un
programme de captation des sentiments dans le but de défaire les préjugés
nobiliaires et patriarcaux propres à l’Ancien Régime et de promouvoir la
mise en Œuvre d’une dignité individuelle que Mlle de la Prise s’emploie d’ailleurs
à inculquer à son adorateur et son double bourgeois.
Il est intéressant de noter que l’archive contient aussi toutes sortes de
scénarios imaginaires comprenant des tableaux et des scènes hypothétiques
figurant des interactions fictives comme celle du dîner des de la Prise. D’Hermenches
prend même la peine de mettre en garde sa jeune correspondante contre son
imagination:
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l’imagination va bien plus vite que les actions de la vie, et ne saisit que les traits sensibles; l’imagination est un tableau qui tout à la fois présente tous les objets, ainsi qu’un petit volume referme souvent un cours complet d’une science bien longue, ou une vie entière remplie d’événements. (VIII, 224) |
On ne pourrait pas mieux dire que d’Hermenches la richesse de ce qui se trouve condensé dans certains tableaux narrés, véritablement offerts à la méditation de tous ceux qui veulent prendre le temps de se laisser pénétrer en silence de l’effet que produisent en eux les ‘traits sensibles’ qu’ils exposent.
Notes
1. Yvette Went-Daoust, ‘La place des Lettres neuchâteloises dans le
roman épistolaire du XVIIIe siècle’, in Doris Jakubec et Jean-Daniel
Candaux, (éd.), Une Européenne : Isabelle de Charrière en son siècle,
Actes du Colloque de Neuchâtel 11-13 novembre 1993, Neuchâtel, Gilles
Attinger, 1994, p. 194.
2. Yvette Went-Daoust, ‘Sainte Anne ou l’utilité de la lecture’,
in Isabelle de Charrière, Sainte Anne, édition établie, présentée et
annotée par Yvette Went-Daoust, Amsterdam, Rodopi, 1998 (Coll. Faux titre no.
148), p. 7.
3. Joan Hind Stewart, ‘Sex, Text and Exchange : Lettres neuchâteloises
and Lettres de Milady Juliette Catesby’, in Eighteenth
Century Life Vol. 13, No 1 (1989) p. 67.
4. Henri Mitterand, Le regard et le signe. Poétique du roman réaliste et
naturaliste, Paris, Presses Universitaires de France, 1987, p. 76.
5. Yvette Went-Daoust, (éd.), Isabelle de Charrière (Belle de Zuylen).
De la correspondance au roman épistolaire, CRIN 29, Amsterdam,
Rodopi, 1995.
6. Isabelle de Charrière, Une liaison dangereuse. Correspondance avec
Constant d’Hermenches 1760-1776, édition établie,
présentée et annotée par Isabelle et Jean-Louis Vissière, Paris, La
Différence, 1991, p. 83, 189, 249 et 309.
7. Paul Pelckmans, ‘Les surenchères du concernement’, in Isabelle de
Charrière. Une correspondance au seuil du monde moderne,
Amsterdam, Rodopi, 1995, p. 13-49.
8. Isabelle de Charrière / Belle de Zuylen, Œuvres complètes Vol. 8
(Amsterdam, G.A. van Oorschot, 1980), p. 57. Les autres références à ce
volume sont indiquées dans le corps du texte.
9. Isabelle de Charrière, Une liaison dangereuse. op.cit, p.
131, lettre du 4 août 1764.
10. J’ai déjà eu l’occasion de commenter ce passage. Voir ‘L’oralité
dans l’écriture épistolaire d’Isabelle de Charrière’, in Doris Jakubec
et Jean-Daniel Candaux, (éd.), Une Européenne, Isabelle de Charrière en
son siècle, Actes du Colloque de Neuchâtel 11-13 novembre 1993,
Neuchâtel, Gilles Attinger, 1994, p. 283.
Conférence prononcée au dixième congrès international des Lumières,
Dublin 25-31 juillet 1999.
Rapports - Het Franse Boek (RHFB). Numéro spécial sous la rédaction d’Yvette
Went-Daoust, 70 (2000), p. 79-85