Lettre 1123, 25 septembre 173 (B.C.) silhouet
Isabelle de Charrière / Belle de Zuylen, Oeuvres complètes, IV, G.A. van Oorschot, Amsterdam 1982

1123. De Benjamin Constant, 25 septembre 1793

Lausanne, ce 251)
Je vous écris dans une situation d’esprit très peu propre à rendre ma lettre gaie ou agréable. Je suis dans de grandes inquiétudes sur mon père. On lui a envoyé une lettre de Villars,1 le plus fougueux et le plus fou des aristocrates, et, depuis cette lettre, personne n’a reçu de ses nouvelles. Le paquet dont je vous ai souvent parlé a été arrêté à Pontarlier. Mon père m’a écrit de m’adresser pour le ravoir à un homme de cette ville. Cet homme a été arrêté avec quarante autres. Tout ce concours de circonstances et ce silence subit n’ont rien de rassurant. Je n’ose pas écrire, de peur de créer ou d’augmenter le danger que je présume.
Je n’ai reçu que ce matin votre lettre de lundi et de samedi2. Ce retard m’a fait passer une très mauvaise journée et m’a empêché hier de vous écrire.
Cervantès est à vous. Je vous l’apporterai. Le Racine est complet, mais il n’est point arrivé encore. On n’a aucunes nouvelles directes de Juste.3 Mme de Villars a écrit du 13 que le 8 il était plus mal. Je le crois mort. Faut-il le plaindre? L’avenir promet-il quelque chose qui puisse faire regretter la vie?
J’ai trouvé chez un libraire vos petites feuilles politiques sous le nom du comte de Mirabeau.4 J’en ai pris deux exemplaires. Je vous en envoie l’un avec l’article du catalogue qui vous arrache la gloire de cet ouvrage. Serez-vous plus fâchée de cette perte que flattée de la méprise? Vous me faites tant de reproches sur l’illisibilité de mon écriture que je veux faire un généreux effort pour la rendre moins scandaleusement indéchiffrable. Cette lettre servira d’échantillon. Dites-moi si vous pouvez me lire mieux. Je lirai votre Aristocrate,5 mais je ne le réfuterai pas. Je n’ai plus le courage de penser à la politique. J’ai lu hier Mallet du Pan6 qui écrit comme un Iroquois × des édifices de papier sur ces volcans, des ravages qui élèvent des remparts de feu, un instrument qui sert aux uns pour lever la cataracte, aux autres pour créer des légions.
Mlle Rieu7 a aussi écrit. Elle m’a menacé depuis deux fois de me lire une troisième lettre. Deux fois j’ai esquivé le coup, mais il faudra bien tendre la gorge.
Mme de Staël n’a pas senti plus que Muset9 en écrivant son Apologie de la reine.8 Qu’est-ce que c’est que cette platitude? brillante et frivole comme le bonheur et la beauté. L’idée est fausse. Le bonheur n’est ni brillant ni frivole, et puis des antithèses et des phrases cadencées quand on a devant les yeux l’image de si longs et si affreux tourments! C’est à cracher dessus.
Vous avez donc perdu Mme Achard que j’aime mieux que Mme de S.....,10 et Ninette et Mary. Je voudrais bien qu’elles fussent heureuses, ces deux petites filles, si fraîches et si gaies, et si disposées à être heureuses. C’est à de tels êtres qu’on doit souhaiter le bonheur. Nous, déjà flétris, qui avons perdu et toute fraîcheur et tout éclat, nous pouvons souffrir. Mais que ces deux petites roses ne soient pas décolorées, ni desséchées! Qu’elles brillent encore de ce coloris si doux, qu’elles...
Savez-vous ce qui m’a arrêté au milieu de mes souhaits? Je me suis
demandé si, pour les préserver de mes malheurs, pour les empêcher d’être usées comme moi par l’anxiété et l’inquiétude, et l’incertitude qui remplace toujours la certitude du mal, je ne devais pas, au lieu de m’égarer en voeux inutiles et vagues, souhaiter qu’elles mourussent bientôt. J’ai été sur le point de former ces voeux, l’idée de leur mère m’a arrêté. Je n’en forme donc point, mais je suis convaincu que lorsqu’on voit une jeune personne, gaie et contente, et vive et saine, et pleine d’espérances, et insouciante et ignorante de l’avenir, si d’un mot on pouvait la faire cesser d’être, ce serait une bonne action.
La vie n’est bonne que pour qui a souffert et sait souffrir. Cette science une fois acquise, on trouve de bons moments, mais l’apprentissage est affreux, la surprise de voir qu’on n’existe que pour souffrir est horrible, et il vaudrait mieux sauter à pieds joints et arriver tout de suite au but. Vous me dites que je deviens une créature sociale et aimante. Je l’ai toujours été! Mais nourri de vanité par ma première éducation, mis ensuite à la torture par les gens qui voulaient tirer de moi la sensibilité comme on exprime le jus d’un citron, puis précipité dans un cloaque de bêtises et d’apathie, avec un démon d’étourderie et d’insouciance, et d’opiniâtreté, et d’ineptie et d’incomplaisance, comment diable eussé-je été social ou aimant? Il n’y a que trois mois que je vis à ma guise, encore est-ce au milieu des procès, des chicanes de tout genre et par la seule force de ma volonté bien déterminée de ne regarder affaires et fortune que comme des accessoires, et l’étude et vous comme le principal. On me fait un nouveau petit procès11 pour 7,000 francs que je crois avoir été payés.
J’attends avec impatience la réponse à mes lettres de Brunswick. Je l’aurai dans quinze jours vraisemblablement. Je ne doute pas que je ne puisse passer l’hiver à Colombier, du moins c’est mon plan si ma bibliothèque peut arriver saine et sauve.
Dites mille choses à Mme Forster. J’espère que sa fermeté vous aura rendu un peu de bienveillance. Sont-ils prêts à se marier? Je ne reçois plus rien du Grand Cachet.12 Cela m’affflige médiocrement. Mais je suis étonné (peut-être par amour-propre) qu’après un si énorme amour on ait passé à de l’indifférence, d’autant plus que cet amour n’était provoqué par rien, que j’aimais très médiocrement, et ne m’en cachais pas, et que je ne suis devenu fou qu’au moment où des obstacles se sont élevés. Avant, tandis que je déclarais à chaque minute n’avoir que de l’amitié, on voulait à toute force m’épouser, sans attendre divorce ni arrangement quelconque; si l’on ne pouvait pas m’épouser on voulait me suivre, sacrifier honneur, comme le reste, pour ne vivre que pour moi, et certes il n’y avait ni fausseté, ni affectation, ni plan, car qu’avait-on à gagner? Tête de femme ou coeur de femme ou....., d’où venait cette fureur et d’où vient ce refroidissement? De la fureur même, cela est possible. Quoi qu’il en soit, un peu piqué peut-être, je me résigne sans murmures.
J’ignore encore quand je pourrai quitter Lausanne. Pas de quinze jours probablement Adieu. Je n’ai pas bien compris si je [     ]2) la regarde, je vois que non, puisqu’elle est décachetée et déchirée.
La lettre qu’il13 m’avait écrite était une réponse à des offres de service pour l’Ecosse ou l’Allemagne, en cas d’expatriation.

NOTES
ETABLISSEMENT DU TEXTE Publ. GAULLIEUR (1848), 275-276 (fragments, précédés d’extraits des lettres 1057 et 1150 pour en former une datée du 18 juin 1793); MELEGARI (1894), 702-705 (avec coupures); MELEGARI (1895), 427-430.
Le ms. original de cette lettre ne s’est pas retrouvé et nous la reproduisons d’après l’édition de 1895, qui est plus complète et paraît plus sûre que la précédente.
1) Dans son édition de 1894, Dora Melegari imprime ‘ce 25...1794’ et dans celle de 1895 ‘ce 25 décembre 1793’, ce qui induit à penser que le mois et l’année sont le fait d’une restitution, mais il se pourrait aussi que l’abréviation 7bre figurât dans le ms. original et que, tenue d’abord pour illisible, elle ait été ensuite mal interprétée; 2) mot illisible, d’après Dora Melegari.

COMMENTAIRE La datation de cette lettre a été établie par RUDLER, Bibliographie, no 152.
1. Son cousin Guillaume-Anne Constant de Villars (O.C., I, lettre 62, note 3). [® ‘Guillaume-Anne, dit Constant de Villars, né à La Haye le 24 avril 1750. Le prince d’Orange, Guillaume IV, et son épouse, la princesse Anne, furent ses parrain et marraine. Comme son père, il devint officier au service des Provinces Unies, ensuite lieutenant général du roi Guillaume I des Pays-Bas, gouverneur de la résidence royale à Bruxelles, etc. Il épousa en 1782 Francina Godardina baronne van Lijnden van Hoevelaken (1761-1831) et mourut à La Haye en 1832. Il est l’auteur de la première branche hollandaise des Constant; le titre de baron lui fut accordé en 1824 (Jaarboek NA, 1891, 149-159; Généalogies vaudoises, III, 216-217).’]
2. La lettre 1121 et la lettre 1119, qui n’en formaient donc peut-être qu’une.
3. Voir la lettre 1112, note 5. [® ‘Il ne s’agit point ici du père de Benjamin Constant, mais de son cousin germain Juste, né en 1760, fils aîné de Samuel de Constant et de sa première épouse Charlotte Pieter (Généalogies vaudoises, III, 223). Capitaine au service des Provinces-Unies, Juste de Constant avait blessé le 27 août à Tourcoing; il fut recueilli d’abord et soigné à Courtrai, puis transporté à Gand, où il mourut autour du 15 septembre (Lucie ACHARD, 1758-1834, Rosalie de Constant, sa famille et ses amis, Genève, Ch. Eggimann, 1902, II, 159-160).’] La nouvelle de sa mort ne parvint à Lausanne que le 27 septembre.
4. J.-M. QUERARD, Les Supercheries littéraires dévoilées, 2de éd. Paris, Paul Daffis, 1870, II, 1157-1161, cite vingt-deux ouvrages faussement attribués à Mirabeau entre 1775 et 1806, mais non pas à celui-ci!
5. L’ouvrage de Ferrand probablement (voir la lettre 1121, note 3).
6. Voir la lettre 1115, note 1. [® ‘[Jacques] MALLET DU PAN, Considérations sur la nature de la Révolution de France, et sur les causes qui en prolongent la durée, Londres-Bruxelles, Emm. Flon, 1793, viii-103 pp. in-8. L’Avant-propos est daté du 4 août 1793. L’ouvrage connut au moins trois réimpressions dans l’année (MONGLOND, II, 815-816), il fut traduit en allemand en 1794, en anglais en 1795 et en italien en 1797 (Nicola MATTEUCCI, Jaques Mallet-Du Pan, Napoli, Istituto italiano per gli studi storici, 1957, 402).’] Les passages cités par Benjamin Constant se trouvent aux pages 54, 58 et 68.
7. Voir la lettre 1117, note 20. [® ‘Julie Rieu (voir la lettre 1112) écrivait donc elle aussi un roman épistolaire sur les émigrés!’]
8. Dora Melegari a lu Muret, mais on a vu (lettre 1082, note 3) que Benjamin Constant avait à cette époque un chien nommé Muset et la rectification s’impose.
9. Voir la lettre 1119, note 5. [® ‘Les anonymes Reflexions sur le procès de la reine, par une femme, [s.l.s.n.], aoust 1793, 38 pp. in-8 (MONGLOND, II, 872).’] Le passage cité ensuite se trouve à la page 12.
10. Mme de Staël a première vue. Cependant si Benjamin Constant avait voulu comparer ici deux amies d’Isabelle de Charrière, il devrait s’agir plutôt de Mme de Saussure.
11. Il s’agissait toujours des séquelles de la tragique affaire de Juste de Constant (voir RUDLER, Jeunesse, 420-421).
12. C’est-à-dire de Charlotte de Hardenberg.
13. Charles Dapples?




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