Lettre 754, 8 janvier 1791 silhouet
Isabelle de Charrière / Belle de Zuylen, Oeuvres complètes, III, G.A. van Oorschot, Amsterdam 1981

754. A Benjamin Constant, 8 janvier 1791

Ce 8e Janvier 1791
J’ai tout receu. Dabord une lettre 1 qui m’a presque fachée Il me semblait qu’elle n’etoit ni de vous ni à moi. & j’aurois volontiers chargé quelque Cideville ou Albergotti2 de repondre.1) C’etoit bien superflu alors de me dire que vous lisiez les lettres de Voltaire, (on le voyoit bien au stile)2) & c’est toujours bien inutile de me dire du bien de cet homme qui louoit, prêtoit, donnoit quand il avoit quelque service à demander quelque livre ou piece de theatre à faire applaudir & qui hors de là ne se mettoit en peine de personne qui n’aima jamais personne, pas même sa Chatelet,3 & qui sut si aprement haïr & si cruellement dechirer ceux3) qui avoient le moins du monde egratigné son amour propre.
Roquet4 aimable et joli & caressant est venu bientot prendre la place du disciple de Voltaire. Comme il a été receu! Comme Barbet a ri! comme il a passé sa patte sur le front de Roquet. Jamais Roquet n’a été accueilli de la sorte. Barbet auroit bien vite griffoné la reponse demandée qu’il aurait addressé à Roquet chez le cousin de Roquet seigneur de Fantaisie si heureusement des lettres très pressées n’eussent pris son temps. La reponse se faisoit à part soi; la nuit le soir en allant et venant en parlant à d’autres, seulement elle ne s’ecrivoit point mais on alloit l’ecrire quand une troisieme lettre5 est venu dire que ce n’etoit pas en Hollande qui4) faloit envoyer ce qu’on ecriroit. Cette derniere lettre m’a touchée & occupée & m’occupe & me touche.
Mais avant d’en venir à ce qui vous etant personnel est vrayment interressant je vous demanderai pourquoi chercher sans cesse le pourquoi de notre existence? Puisque nous existons il faloit bien que nous existassions. Qui vous dit qu’il y ait dans tout cela un seul choix de fait, un seul acte de5) volonté vrayment libre? Nous sommes convenez en merveilleusement faits pour exister. Je viens de lire le courier de l’Europe.6 Il y a eu en angleterre6) d’affreux ouragans comme jamais on n’en avoit vu & bien peu de gens ont peri. Un seul paquebot, & quelques matelots, que7) la foudre8) choississait ça & là loin les uns des autres. Dans la nouvelle Hollande7 les transportés presque sans vetemens & sans nouriture vivent. Une femme s’est jetée deux fois le même jour dans la Tamise, & deux fois on l’a sauvée. Elle a été ramenée chez elle dans un fiacre. Elle etoit Espagnole c’est comme exprès qu’un homme qui entendoit l’espagnol s’est trouvé là pour savoir qui elle etoit et en pouvoir prendre soin. Laissons les pourquoi & admirons l’admirable concert de toutes choses pour faire que ce monde soit & dure. Et quant à la peine qu’on se donne pour presque rien il faut bien ou être comme le caillou ou comme l’huitre ou comme nous sommes. Le mouvement necessaire pour que nous ne vegetions pas absolument doit nous etre donné comme il l’est par des craintes ou des esperances, petites, trompeuses Vous me parlez de tout cela avec beaucoup d’esprit & montrer de l’esprit9) ne vous donne point de peine × autrement je vous dirois à quoi bon aussi se tourmenter pour discuter le à10) quoi bon de tout ce qu’on fait & de tout ce qu’on voit? Dieu n’a pas eu au bout du compte plus de peine à tout faire que vous n’en avez à écrire avec esprit, n’a pas eu besoin d’un autre à quoi bon; il a créé comme nous causons & il en resulte que nous sommes et causons. Que cela soit bien ou mal nous n’y pouvons rien, & ce n’est ce me semble que dans des momens de desespoir que ce pourquoi? tout inutile qu’il est nous convient a dire il soulage il exhale notre douleur. Hors de là existons tout doucement & de bonne grace.
Parlons de vous. Je suis fort aise que vous ne soyez pas parti par un temps & par des chemins horribles. Je ne dirai rien de la cause de ce delai. (Je me suis imposé un silence religieux sur tout ce qui peut venir de11) cette personne8 là,) mais l’effet m’est très agreable. Ce voyage même dans une plus belle saison me paroitroit facheux; dailleurs après tout ce que vous avez dit & ecrit je ne vois pas ce que vous pouvez de plus dans cette affaire. on a ce me semble travaillé sur l’equité & le bon sens autant qu’il etoit possible & je croirois à vue de pays9 que ce sont desormais des jurisconsultes qui doivent parler & ecrire faire valoir les loix les formes les usages.12) Peut-être que le Hollandais seroit mieux entendu que le françois de mes compatriotes. Enfin vous voila encore au coin de votre feu13) ecoutant le mediocre air que l’on chante et desirant la continuation du chant pour eviter la surprise & le mal aise que donne une interruption. Vous voyez que je vous ai bien compris. Je vous comprenais bien aussi quand vous disiez que cette vie si longue de Voltaire passée devant vous très en detail et pourtant toute passée & finie, vous attristoit. J’ai eprouvé cela pour la 1e fois en lisant St Evremont. Cet homme se faisant gay toujours malgré la vieillesse & n’ayant pu14) s’empecher de mourir me donna une tristesse si grande que j’en ai conservé une antipathie pour les beaux esprits épicuriens. Sans sa grace extreme anacreon10 ne trouverait pas grace devant moi. Jamais je n’ai pu aimer beaucoup les Chaulieu Chapelle Bachaumont11 tant cités & à mon gré pour si peu de chose. Quelquefois les Chroniques me font le même effet lugubre. Je me souviens qu’en lisant dns le siecle de Louis 14 ou dans le president Heynaut12 un catalogue de gens celebres tous ces morts mirent mon esprit en grand deuil. Cela m’a un peu passé depuis que je crains moins la mort pour moi même. Dan Millot13 ce qui m’a frapé c’est la sottise des françois, la sottise des negociateurs des negociations, de ces soi disant graves affaires politiques diplomatiques où des catins, des compaisans, le hazard, quelque mal entendu ont toujours une part si grande. A propos de cela je conviens que j’ai eu de l’engouement pour Bailly & la Fayette. Je les veux15) encore du bien. Quant à la Democratie & l’ariscratie,16) les Democrates & les aristocrates je dirois volontiers le contraire de ce que dit un jour le Chirurgien Cabanis.14 Aimez vous mieux, lui disoit-on, qu’un bras soit cassé que démis? J’aime tout repondit-il. Moi, je n’aime rien. Tout cela est trop mechant, trop vilain, trop malheureux. Pour pardonner aux uns il faut que je songe aux autres. Que dites vous de Therese le vasseur erigée en heroïne interressante & respectable & à qui la nation donne à [vie 1200]17) de pension15? Je suis fort aise que vous payez vos dettes. Je trouve ce petit bien dans votre situation pardessus beaucoup d’autres situations, que si vous vous demandez pourquoi suis-je ici? vous avez quelque chose à vous repondre. Vous pouvez dire parceque j’y ai dequoi vivre à mon aise, parceque j’y aurai de quoi payer ce que je dois. La chêvre peut avoir un plus ou moins beau pré à brouter, mais mieux vaut je crois un mediocre pré & y être attaché que de brouter partout à l’aventure, esperant toujours du thim & de la marjolaine & ne trouvant souvent qu’orties & chardons ou se lassant même du thim & de la marjolaine & cherchant ce qui ne croit nulle part. Je ne suis pas de votre avis, du tout, relativement à vous même. Vous vous plaigniez du décousu il y a trois ans comme aujourdhui & peut-être avec plus de raison. La triste affaire a fixé vos esprits errans. Vous vous etes accoutumé à vous occuper longtemps d’une même chose à la voir sous tous ses aspects, à la developper aux autres sans luxe de stile avec clarté & simplicité. Vous avez appris ce que tot ou tard il faut apprendre à menager l’amour propre d’autrui à regarder votre esprit moins comme vous18) donnant des privileges que comme vous imposant des obligations, & devant se faire pardonner plutot que comme faisant pardonner d’autres choses. outre cela vous vous etes fait beaucoup [ ]

NOTES
ETABLISSEMENT DU TEXTE Lausanne, BCU, fonds Constant II, 34/1, 2 ff., orig. aut., incomplet de la fin.
1) Précédé de vous biffé; 2) parenthèse ajoutée entre les lignes; 3) suivi de plusieurs mots biffés et illisibles; 4) lire qu’il; 5) en surcharge sur d’une; 6) en Angleterre, ajouté au-dessus de la ligne; 7) récrit au-dessus de dont biffé; 8) suivi de en biffé; 9) & montrer de l’esprit, récrit au-dessus de & cela biffé; 10) ajouté au-dessus de la ligne; 11) venir de, venir en surcharge sur un mot illisible, de ajouté au-dessus de la ligne; 12) faire valoir les loix les formes les usages, ajouté au-dessus de la ligne; 13) suivi de deux ou trois mots biffés et illisibles; 14) en surcharge sur pas; 15) en surcharge sur crois, lire leur veux; 16) lire l’aristocratie; 17) tache; 18) ajouté au-dessus de la ligne.

COMMENTAIRE
1. Celle du 10 décembre 1790 (lettre 745).
2. Pierre-Robert Le Cornier de Cideville est l’un des plus anciens correpondants de Voltaire. Albergotti est à notre avis le résultat d’un télescopage entre les noms de Francesco Algarotti et de Francesco Albergati Capacelli, deux autres correspondants de Voltaire.
3. La marquise du Châtelet, qui fut la maîtresse de Voltaire pendant plus de quinze ans.
4. Sobriquet que Benjamin Constant s’était manifestement donné à lui-même dans sa lettre, non retrouvée, du milieu de décembre (Rudler, Bibliographie, no 119).
5. Celle du 24 décembre 1790 (lettre 747).
6. Le Courrier de l’Europe, gazette anglo-françoise a paru à Londres et Boulogne en format in-4 de 1776 à 1792 (Eugène Hatin, Bibliographie historique et critique de la presse périodique française, Paris, Firmin Didot, 1866, 74).
7. L’actuelle Australie. - Isabelle de Charrière résume ici le no 52, du mardi 28 décembre 1790, où l’on trouve à la fois des nouvelles de l’ouragan du jeudi 23 décembre, un extrait d’une ‘lettre écrite de Port Jackson, dans la Nouvelle-Hollande, en date du 12 avril 1790’ et l’histoire de l’Espagnole retirée deux fois de la Tamise (aux pages 412-413 de ce vol. XXVIII du Courrier de l’Europe).
8. Juste de Constant ou Marianne Marin?
9. ‘On dit figur. à vue de pays pour dire Juger des choses en gros et sans entrer dans le détail, juger sur les premières connaissances et avant que d’avoir approfondi’ (Dictionnaire de l’Académie) (MG).
10. Le poète lyrique grec du VIème siècle avant J.-C.
11. Guillaume Amfrye de Chaulieu (1639-1720), Claude-Emmanuel Lhuillier dit Chapelle (1626-1686) et François Le Coigneux dit Bachaumont (1624-1702), trois poètes galants du siècle de Louis XIV.
12. Dans Le Siècle de Louis XIV de Voltaire, ce catalogue se trouve en tête de l’ouvrage, tandis que dans le Nouvel abrégé chronologique de l’histoire de France de Charles-Jean-François Hénault, il se trouve en regard des événements remarquables de chaque règne, distribué sur quatre colonnes.
13. Voir la lettre 747, note 6. [® ‘[Claude-François-Xavier] MILLOT, Mémoires politiques et militaires pour servir à l’histoire de Louis XIV et de Louis XV, composés sur les pièces originales recueillies par Adrien-Maurice duc de Noailles, maréchal de France et ministre d’Etat, Paris, Moutard, 1776-1777, 6 vol. in-12.’]
14. Georges Cabanis (1757-1808), qui venait de publier en 1790 ses Observations sur les hôpitaux (DBF, VII, 752-753).
15. Dans sa séance du mardi 21 décembre 1790, l’Assemblée nationale avait décidé par un même décret voté à l’unanimité d’élever une statue à Jean-Jacques Rousseau et de servir à sa veuve une pension annuelle de 1.200 livres (Charly GUYOT, Plaidoyer pour Thérèse Levasseur, Neuchâtel, Ides et Calendes, 1962, 176).




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