Lettre 392, 11 janvier 1771 silhouet
Isabelle de Charrière / Belle de Zuylen, Oeuvres complètes, II, G.A. van Oorschot, Amsterdam 1980

392. Au baron Constant d’Hermenches, ll janvier 1771

Quelle injustice que la votre mon cher d’Hermanches! Je passe quelques semaines sans vous ecrire & vous concluez que je ne vous aime plus. Nous sommes l’un et l’autre dans un moment de crise & d’agitation; incertaine entre ce que vous dites de vous-même & ce que d’autres en disent, combattue entre ce que je pense de moimême le matin le soir le lendemain je me tais, j’a[ttends]1) je pense à vous, je n’ai pas le tems de vous ecrire des volumes & deux ou trois pages ne diroient rien en comparaison de ce que j’ai à dire & vous concluez que si vous ne me disiez rien je vous laisserois là & que peut-être j’en serois bien aise. N’est-il pas vrai que depuis Valenciennes ou Landreci vous m’avez toujours parlé de me venir voir & que vous n’etes pas venu, n’est-il pas vrai2) qu’après votre second retour de Corse & dans votre Chateau de Huningue vous avez gardé un long silence, ai-je3) cependant porté des jugements precipités & odieux ? Je vous pardonne votre injustice & je vous demande pardon des expressions dures qui ont pu m’echaper en parlant de votre conduite avec Me d’Hermanches. Faisons nous grace reciproquement & aimons nous comme auparavant... mais nous n’avons point cessé de nous aimer. Je suis contente de ce que vous me dites au sujet de votre femme; il est bien plus decent qu’elle reste dans votre maison qu’il ne l’auroit été d’y rester sans elle. Je lui pardonne son indolence parcequ’a cet egard nous sommes ce que la nature nous a fait, je lui pardonne ses torts4) parceque je sens que j’en aurois vis-a-vis d’un mari souvent absent souvent infidele, & que je chercherois des consolations dans mes chats ou mes chiens ou autre chose, mais aussi je trouve fort bon que ne pouvant vivre agreablement avec elle vous viviez ailleurs, si elle ne sait pas elever sa fille il est juste que vous la mettiez en d’autres mains, avec de la liberté & une opulence proportionnée au bien [qu]5)’elle vous a aporté en se mariant elle peut se consoler de ce qu’elle perd & vous devez vous trouver l’un et l’autre plus heureux que vous ne pouriez l’être vivant ensemble.6) cet arrangement me paroit sage & equitable & je ne vous blame plus. Si je vivois à la Haye je serois la gouvernante de votre fils, si j’ai jamais un menage & qu’il puisse vivre avec moi sans avoir de7) l’ennui vous me l’enverez quelquefois. Je n’ai été que 24 heures à la Haye cet hiver Je n’y suis point à mon aise × il me faut pour être bien une grande chambre claire & gaye ou je n’entende aucun bruit & où je reçoive qui je veux exclusivement je ne trouve point cela chez ma soeur; elle est aimable & elle m’aime mais je ne dors ni ne mange & je suis obsedée. Je suis fachée & humiliée toutes les fois que vous me parlez de votre fils en me rapellant qu il vit dans le même paijs que moi & que cependant je ne lui suis bonne à rien.
Il ne s’en est gueres falu que nous n’ayons signé mon contrat mardi dernier, mais j’ai tremblé & fremi & reculé & M. de Charriere n’a osé me pressé & m’a protesté qu’il me regarderoit comme etant libre & respecteroit cette liberté jusqu’a l’instant de la ceremonie derniere.8) Il m’aime sans illusion sans entousiasme il est sincere & juste au point de m’offenser & de me chagriner souvent × alors je dis qu’il ne m’aime point & que je serai malheureuse, mais je l’aime je ne puis me resoudre a vivre sans [ ]9) × quand je le juge sans illusion & sans enthousiasme & sans emportement je trouve encore que rien ne lui est superieur pour le caractere pour l’esprit pour l’humeur. Le moyen de renoncer a cet homme!
Adieu. Je vous ecrirai au premier jour.

Utrecht ce 11e Janvier 1771

A Monsieur/Monsieur le Baron Constant/d’Hermanches/Brigadier des armées/ du Roi de France/Suisse a Lausanne


NOTES
ETABLISSEMENT DU TEXTE Genève, BPU, ms. Constant 37/2, ff. 370-371, orig. aut., troué par une brûlure. Publ. Godet, I, 164-165, fragment.
1) J’a [ ] trou dans le papier; 2) suivi de que depuis biffé; 3) ai-je précédé d’un mot biffé illisible; 4) suivi d’un mot biffé illisible; 5) trou dans le papier; 6) vivant ensemble, t et en en surcharge sur des lettres illisibles; 7) avoir de ajouté au-dessus de la ligne; 8) ajouté au-dessus de la ligne; 9) trou dans le papier.




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