HISTOIRE DE CONSTANCE silhouet

Je suis né dans la fameuse Gironde d’un Pere bordelois et d’une Mère créole. Mon Pere fut à Bordeaux du Parlement Maupeau38 dont la création a été trop blamée par des gens fort inferieurs à celui qui l’avoit faite. Nous tombons mais vous nous suivrés, dit mon Pere à ceux de l’autre Parlement le jour de leur restauration. Nous n’etions pas murs, vous l’etes trop et l’on sait à quoi cela mène et lors de la Revolution mon Pere se rappelloit cette mesure qu’il appelloit désastreuse, il disoit, si l’on ne nous eut pas détruits l’impot territorial auroit passé39 et la France auroit été Sauvée. On peut croire qu’au blame se joignoit le chagrin et qu’un homme vif et altier souffroit tres impatiemment les mépris prodigués par les vieilles Autorités de tout tems si arrogantes, à ceux qu’elles faisoient rentrer dans le Neant. Mon Pere ne souffrit pas longtems; non seulement il quitta Bordeaux; le desir de faire oublier son humiliation lui fit chercher un établissement hors de l’Europe.
Je n’etois qu’un enfant et je restai avec ma Mère. femme angelique, devote sans fanatisme et vertueuse avec douceur. Elle mit tous ses soins à temperer ches moi les défauts de mon Pere et cela non par de longs raisonnemens mais par des punitions et surtout des recompenses de mon age. M’arrivoit il quelque accident douloureux? Chante ma fille au lieu de pleurer, me disoit ma Mère; je te donnerai un joli collier d’or. C’est ainsi que le Grand-Pere d’Henri quatre recompensa sa fille40 dans une occasion pareille; Chante: et je chantois. Recevois je d’une de mes compagnes quelque mortification; ne te plains et ne te venge pas, me disoit ma Mère et demain je donnerai un bal de petites filles où tu t’amuseras beaucoup. Plut au Ciel qu’elle eut mieux réussi à détruire ma pétulance naturelle. Elle la diminua et c’etoit quelque chose.
Le reste de mon education n’eut rien de remarquable. Ma Mere appliquée à moderer mes passions n’avoit garde d’allumer la plus dangereuse de toutes, celle de briller et d’éclipser les autres; de faire parler de soi et d’empecher qu’on ne parle des autres. Les talents lui paroissoient fort peu de chose au prix du caractère et de l’humeur. Quant à l’esprit elle pensoit que l’on nait avec tout celui que l’on peut avoir et qu’il ne s’agit que d’en ecarter les erreurs et la folle présomption.
Lorsque nous apprimes que mon Pere avoit trouvé dans une de nos Colonies aux grandes Indes ce qu’il y avoit cherché non seulement un tres bon établissement mais l’espoir d’une fortune brillante, cette nouvelle fut reçue de ma Mère avec asses d’indifference. Elle ne desiroit rien de plus que ce qu’elle avoit. Voules vous voir l’image du calme de l’Ame? la voici. Constance tira de sa poche un portrait qu’on auroit pu croire etre le sien un peu flatté s’il eut exprimé plus de vivacité. Je crus y voir une legère teinte de melancolie. Apres que nous l’eumes consideré quelquetems, Constance la regarda elle même et ses yeux se rougirent. Puis elle reprit son recit - Sans etre gaïe elle etoit heureuse, du moins je le crois. Elle esperoit de sa fille41 et regrettoit peu un Mari dont l’humeur n’avoit aucun rapport avec la Sienne; moi j’etois aussi heureuse qu’un Enfant le puisse etre et rien dans mon Caractère n’annonçoit ni le désir ni le besoin d’une grande fortune. J’unissois à la pétulance de mon Pere beaucoup de l’indolence de ma Mère. Je m’amusois avec peu de chose, je ne demandois nulle varieté dans ma vie et n’etois guère active quoique dans l’occasion je fusse tres impatiente. Sortois je de mon repos je montrois une vivacité extreme mais j’en sortois rarement. Je sais courrir et faire dilligence, vous l’aves vu chere Emilie, mais mon gout fut toujours de rester en place et ma vivacité ne s’est jamais évaporée à la recherche d’un grand nombre d’objets.
Nous etions heureuses. Un frere de ma Mere arriva de la Martinique et notre sort fut entièrement changé. Ma Mere qui l’aimoit tendrement partagea sa profonde tristesse et l’indolence qui lui etoit naturelle devint totale inaction. Je fus encore elevée et plus ou moins instruite par les choses qui m’entouroient, par les discours et les soupirs que j’entendois, je ne le fus plus par ma Mère, J’avois alors à peu pres quatorze ans. Voici l’histoire de mon Oncle telle que je la devinai en m’efforçant d’en rassembler les lambaux. car assés souvent il parloit sans s’appercevoir que je l’ecoutasse. Des recits qui m’ont été faits depuis m’ont persuadée que je ne m’etois trompée sur rien d’essentiel et que personne n’etoit informé aussi exactement que moi des détails de cette lugubre histoire. C’est une des digressions que je vous ai annoncées; elle sera longue. Souffrés que je ne gène point mes souvenirs.
Mon grand-pere et ma grand-Mere à leur mort laisserent une fille en age d’etre mariée et un fils beaucoup plus jeune. Tous deux etoient en Europe pour leur éducation. La fille y épousa mon Pere, le Fils au bout de quelques années retourna à la Martinique et y raporta plus de graces exterieures que d’instruction. Je pense que s’il n’eut joui quant à la fortune que de sa portion de l’heritage de ses parens il eut été un homme sage et aimable car il ressembloit à ma Mère pour le caractere comme pour les traits et j’ai vu en lui les vestiges du plus beau naturel mais devenu l’objet de la tendresse d’une Tante fort riche qui cherchoit à deviner ses gouts pour les satisfaire plus vite, paioit ses fantaisies les plus cheres et reparoit de ses Sottises toutes celles qui etoient réparables, il eut avec un patrimoine médiocre tout le malheur d’un jeune Crésus. Cette femme quittoit peu sa plantation. À coté de sa Maison, la plus jolie qu’il y eut dans l’Ile, elle fit construire un pavillon pour son Neveu. Il avoit la liberté d’y amener tous ceux qu’il vouloit et d’y faire tout ce qui l’amusoit. On peut juger combien lui et ses jeunes Camarades etoient disposés à abuser d’une pareille liberté, aussi Mad. Del fonte si peu réflechie dans le reste de sa conduite et si déraisonablement complaisante, avoit eu soin de dérober à leurs regards la jeune Bianca son esclave favorite, la plus belle et la mieux faite de celles de sa Nation qu’on eut vu jamais à la Martinique. Noire comme de l’Ebene par plaisanterie on l’avoit nommée Bianca et le nom lui etoit resté. Apres son Neveu Mad Del fonte n’aimoit rien tant que sa belle Negresse.
Il y avoit ches elle un cabinet de marbre blanc dans lequel on descendoit par quelques marches et qui se remplissoit d’eau à la hauteur qu’on vouloit au moien de plusieurs robinets placés le long des murailles. L’eau s’en écouloit par plus de passages encore et plus rapidement qu’elle n’y etoit entrée et les meubles etant de marbre, de porcelaine et de cristal, restoient à sec sans avoir souffert de l’inondation. Bianca se baignoit tous les jours dans ce cabinet avec sa Maitresse et c’etoit son habitation constante quand mon Oncle et ses jeunes amis etoient sur la plantation, c’est à dire qu’elle y venoit dès le matin et n’en sortoit que le soir lorsque les jeunes gens etoient rentrés dans le pavillon pour n’en sortir plus. J’oubliois de dire que le Cabinet ne recevoit de jour que par une sorte de coupole et que la porte en etoit faite de façon que se confondant en dehors avec la parois on ne la remarquoit pas. Il faloit une clef pour l’ouvrir. Un jour Mad. Del fonté sortant du bain oublia sa clef à la serrure63) et apres s’etre habillée elle s’alla promener. son Neveu venu chés elle sans l’avoir rencontrée et aiant à lui parler la cherche dans toutes les chambres qu’il connoissoit et remarque à la fin cette clef, cette porte qu’il n’a jamais soupconnée. Il ouvre et voit Bianca aiant de l’eau jusqu’à la ceinture et arrangeant des fleurs dans un Vase. Elle se met à rire de la surprise du jeune homme et vite éfeuillant les roses qu’elle tenoit elle en jette les feuilles tout autour d’elle. Cette jolie façon de troubler l’eau et de se cacher; cette action modeste, ingenieuse gaïe, aimable acheva d’enchanter mon Oncle qui de ce moment devint éperdument amoureux. Il emmene le plutot qu’il peut ses Amis à St Pierre où la plupart d’entr’eux demeuroient et revient au Pavillon seul et à leur insçu. Mad. Del fonte déploroit son imprudence. Il n’etoit plus tems de cacher Bianca; elle la laissa donc voir à mon Oncle et se flatta que vivant avec elle sans contrainte, il pourroit recouvrer sa raison car Bianca très adroite aux ouvrages de femme n’avoit point d’autre talent et son esprit64) juste et naif n’etoit point éxercé;65) Il sembloit qu’une passion qui n’avoit pas l’aliment de l’amusement ni d’aucune sympathie de gouts et d’occupations, ne pouvoit devenir bien serieuse. Mais Bianca fut touchée de l’amour qu’elle inspiroit et ce charme suffisoit avec sa beauté. Le jeune homme quitta la Plantation, y revint et toujours plus amoureux il dit un jour à sa Tante, Donnés moi Bianca: Je suis forcé de retourner à St Pierre; On m’a nommé à une place qui m’y rapelle et qui m’empechera d’etre ici aussi souvent que je le voudrois. Donnes moi Bianca car je ne puis plus vivre sans elle. Elle me servira mais d’autres la serviront. Elle sera la Maitresse ches moi; elle sera cherie, elle sera heureuse. - Oui Victor, pendant quelques semaines ou quelques mois, lui dit sa Tante. Non toujours, repondit le jeune homme, je n’ai aucune envie de me marier. Ne devient on infidele qu’en se mariant? dit Mad. Del-fonte. S’il ne suffit pas de la satieté quelqu’Européenne plus rusée que ma pauvre Bianca viendra vous séduire par ces talents qui vous paroissent si precieux à vous autres hommes quand ils parent un objet nouveau. Ils vous détachent de celle qui n’a de charme que sa beauté et de merite que sa tendresse. Après cela vous vous en lassés aussi car rien ne vous plait longtems. Le jeune homme n’avoit pas entendu un mot de ce qu’on lui avoit dit; Il insista et sa foible parente céda c’est à dire qu’elle laissa à Bianca la liberté de suivre Victor et celui ci fit tant d’instances que Bianca se rendit. Ce ne fut pas sans quelque peine. Les tristes pressentimens de Me Del-fonte avoient passé dans l’Ame de Bianca. D’ailleurs elle l’aimoit, elle la pleura jusques dans les bras de son Amant et plusieurs fois elle voulut retourner aupres d’elle. Enfin la naissance d’un enfant acheva de l’attacher à son Amant et à son sort. Apresent, Maitre, lui disoit elle, je suis entierement à vous mais serés vous longtems à Bianca et à sa fille? Deux Ans et plus se passerent sans qu’elle eut à se plaindre d’aucun refroidissement, et elle jouissoit de son bonheur avec asses de securité sans se relacher en rien de son assiduité à remplir ses devoirs. C’etoit elle qui gouvernoit la maison de son maitre, faisoit ses habits, blanchissoit son linge, le servoit dans sa chambre et à table; les liqueurs, les patisseries, les confitures qu’il aimoit le mieux, c’etoit elle seule qui les avoit faites et chacun envioit à mon Oncle une Maitresse aussi66) adroite et laborieuse que belle et fidele.
Cet etat eut peut etre duré longtems; mon Oncle avoit même ecrit à Mad. Del fonte qu’il songeoit à epouser Bianca et à légitimer par là sa fille qui bien que Mulatre promettoit de la beauté. On l’appelloit Biondina. Je l’ai vue; le nom de Nerina lui auroit fort convenu mais elle ne laissoit pas d’etre une charmante enfant. Si Mr le Muret avoit été plus complaisant67) qu’il n’etoit vous l’auries vue, Mr le Vicomte, à bord du Pegase et aujourd’hui elle seroit ici68) avec moi La felicité de Bianca sembloit donc assurée et Me Del fonte commençoit à etre tranquile sur son sort quand une Troupe de Comediens venus à St Domingue, il se détacha deux Actrices asses jolies et fort coquines qui vinrent à la Martinique déploier tous leurs talens. Je ne sais s’ils etoient bien distingués rélativement à l’art qu’elles exerçoient en public mais elles exelloient dans celui de faire des dupes et jamais on ne poussa plus loin la coqueterie, la ruse, la corruption, l’audace, éfrenée. Leur fort à toutes deux etoit l’opera comique et elles avoient aporté d’Europe tout ce qu’il y avoit de plus nouveau dans ce genre. Au défaut d’Acteurs de profession les jeunes gens les mieux nés s’abaisserent à jouer avec elles et mon Oncle fort bon musicien et passable Acteur joua d’abord dans l’orchestre, puis sur un theatre qu’il fit construire dans son jardin. Bianca alors previt son malheur et pour n’etre pas temoin d’une infidelité qu’elle sentoit ne pouvoir supporter patiemment, elle supplia mon Oncle de la renvoier avec Biondina à son ancienne Maitresse. Celui ci n’y vouloit pas consentir. Il craignoit au fond du cŒur les reproches de Me Del-fonte mais il disoit seulement à Bianca qu’il ne pouvoit se passer d’elle. Grand Dieu quelle situation! Il faloit travailler nuit et jour à faire réussir les spectacles ou42 brilloit une odieuse rivale. Elle etoit chargée de faire éclairer le theatre, de faire servir les rafraichissemens d’avoir soin des habits et de beaucoup d’autres choses. Un jour en présentant à boire à son Maitre qui venoit de chanter un duo avec Melle Rosine, Bianca tomba évanouie. Mon Oncle fut fort touché. Pauvre Bianca! c’est la fatigue, dit il quand elle fut revenue. Bianca secoua la tête et ne parla point. Peu de jours apres, forcé d’aller à une plantation qu’il négligeoit beaucoup, il fit dire chés lui qu’il ne reviendroit que le lendemain au soir. Bianca hésita si elle ne profiteroit pas de cette absence pour quitter la Maison et se réfugier ches sa Maitresse; Elle etoit abatue et foible; la plantation de Mad. Del-fonté etoit eloignée; elle pouvoit etre rencontrée, ramenée et traitée en esclave fugitive. Bianca, se disoit elle, n’a plus d’amant n’a plus d’époux sa fille n’a plus de pere, elles n’ont plus qu’un Tyran69) Il eut70) falu partir pendant la nuit; elle passa la nuit à pleurer, Le second jour vint, il etoit avancé deja quand les deux Actrices vinrent ches mon oncle disant à Bianca qu’il lui faisoit ordonner de les recevoir, de les Servir et de faire pour elles tout ce qu’elles exigeroient. Bianca se fit répeter cet ordre plusieurs fois. Je suis fachée dit Rosine, d’avoir oublié ches moi la lettre que j’ai reçue de ton Maitre. Sa SŒur se moqua d’elle. Bianca, dit elle, n’hesite certainement à nous croire, J’ai hesité, dit Bianca, mais je vous crois, Vous aves tellement corrompu un homme naturellement bon et honnête qu’il faut tout croire. Rosine et Marotte éclaterent de rire à ce discours. Puis elles se mirent à éxaminer tout ce qu’elles voioient avec l’insolence de la curiosité mal elevée et grossiere Il y a dans cette maison, dit enfin Marotte, un bain qu’on dit etre fort singulier et fort agreable; Nous voulons nous y baigner. C’etoit un Cabinet tout semblable à celui de Mad. Del-fonte à cela près que le marbre en etoit noir. Bianca l’avoit ainsi desiré. Les deux Actrices entrent dans le71) Bain et s’y livrent à une gaïeté extravagante, s’y font servir une collation, des confitures, du vin, des liqueurs. Bianca étouffoit de douleur et de rage. Son Maitre rentre à la fin. N’est il pas vrai, dit Rosine, que vous m’aves ecrit de faire ici tout ce qu’il me plairoit et d’ordonner à Bianca de nous servir ma SŒur et moi comme elle vous sert vous même? Mon Oncle étonné de tant d’audace rougit et balbutia. Bianca crut qu’il rougissoit de honte et ne douta plus du tout que l’ordre n’eut été donné. Les deux Actrices continuerent à jouer le role insolent qui leur réussissoit au delà de leur espoir et voiant qu’elles avoient à faire à un homme si foible elles lui demanderent l’une un bijoux, l’autre un autre, déclarerent qu’elles souperoient ches lui, y souperent et ne cesserent d’insulter à Bianca ni d’exercer avec derision l’empire qu’elles s’etoient arrogé.
Mon Oncle etoit au désespoir; vingt fois il fut sur le point de faire cesser cette odieuse scene; vingt fois comme ensorcelé il resta muet et imobile.
Enfin Bianca obtint de pouvoir se retirer mais tourmentée par l’affreuse inquietude de la jalousie, elle veilla, elle resta attentive et prétant l’oreille malgré elle elle n’ignora rien de ce qui pouvoit porter son ressentiment et sa douleur à leur comble.
Il etoit une heure apres minuit quand les deux maudites Comediennes s’en allerent.72) Mon Oncle resta en proïe à la honte et aux remords. Il pensa à aller trouver Bianca, mais que lui dire? Coment avouer tant de foiblesse, coment excuser tant de cruauté? Il résolut de lui parler le lendemain et se promit non seulement de rompre avec les Comediennes mais de les faire chasser de l’Ile.
Au moment où il se couchoit Bianca s’approcha de sa porte et d’une voix ferme elle lui demanda73) s’il lui promettoit de la renvoier le lendemain à sa Maitresse. Non pas demain, repondit mon Oncle et il voulut ajouter quelques mots de douceur et de consolation mais il avoit entendu Bianca s’éloigner. Peu disposé à dormir il se mit à lire à la lueur d’une lampe qu’il avoit allumée. À la fin la fatigue amena le Someil et il voulut poser son livre auprès de la lampe mais il lui echappa de la main et tomba à coté de la table asses loin de son lit. Sa lampe bruloit; un rideau de gaze fermé devant une fenetre basse qui etoit ouverte le garantissoit des insectes volents que la lumiere auroit attiré.
Bianca cependant furieuse et désesperée74) parcourroit la Maison et le Jardin, ce jardin dans lequel on avoit construit un theatre. Bien assurée que tout dort, que son Maitre dort, elle entre dans sa chambre non par la porte, elle auroit fait du bruit, mais par la fenetre ouverte; elle entre un couteau à la main. La lampe eclairoit le visage de son maitre. Tant qu’elle le voit dormir il ne lui paroit plus si coupable; imobile, elle hesite75) soupire & peut-être se seroit-elle retirée sans un leger mouvement qu’elle lui voit faire. Dans ses traits un peu ranimés elle reconnoit l’amant de Rosine le Tyran de Bianca un homme qui refuse de mettre un terme à ses peines & qui les aggrave tous les jours. Toute sa fureur renait.76) Elle s’avance avec précipitation mais son pied touche le livre tombé qu’elle n’a pas aperceu. Au bruit qu’elle fait mon oncle se reveille & sans bien77 savoir ce qu’il voit sans savoir quelle main dirigeoit le fer qu’il detourne il crie, il appelle,78) Un chien aboie, toute la Maison accourt, Bianca est entourrée. Laissés la, ne la liés pas, ne lui faites pas de mal, crioit mon Oncle; C’est un delire, elle est malade, elle est folle. Non, disoit Bianca, j’ai toute ma raison; qu’on m’emmene; j’ai voulu faire une action juste mais je n’en dois pas moins etre punie et ne demande qu’une prompte mort. Tout ce que mon Oncle put tenter pour la sauver il le tenta; il fit dire aux Juges qu’elle etoit grosse. Bianca le nia... Plaignés, plaignés, non pas Bianca mais son Amant. Oh quel suplice que le sien, quel long suplice! Nulle interruption, nul adoucissement à une peine sans égale arrivé ches sa Tante où on le traina à peine en fut il reconnu, à peine put il la reconnoitre. Bianca, ses Souffrances, son crime, sa mort se voioient peints sur le visage de ces deux infortunés; un penible Silence etoit sur leurs levres. Ils n’osoient parler de peur de dire et d’entendre des choses qui leur eussent déchiré l’ame. Faloit il me l’oter, dit79) pourtant une fois Mad. Del-fonte. M’aviés vous accoutumé, repondit son Neveu à vaincre le moindre de mes penchans? Depuis ils contraignirent les reproches dont leurs cŒurs etoient pleins et cela bien moins par pitié l’un de l’autre que par ménagement pour eux mêmes.
Mad. Del-fonte devint languissante et mourut. soit négligence, soit un reste d’affection elle n’avoit rien changé au testament par lequel elle laissoit mon Oncle seul heritier de sa fortune. Desque ce Testament fut connu, mon Oncle le dechira et les Parens touchés de son desinterressement se cottiserent pour faire à la Fille de Bianca une part de Niece, promettant de gerer ce bien et d’etre les tuteurs de l’enfant si elle venoit à perdre son Pere. On voioit bien que le malheureux homme ne pouvoit vivre longtems.
Il se hata d’arranger ses affaires et se flattant peut etre de perdre une partie de ses remords et de ses regrets en fuiant cette Ile devenue pour lui le Tartare, il s’embarqua pour l’Europe et arriva chés ma Mere avec Biondina dont la vue lui causoit plus de douleur que de plaisir mais qu’il ne pouvoit quitter cependant, ne fut ce que pour quelques heures sans éprouver un combat et un tourment affreux
Voila l’homme avec lequel nous vecumes ma Mere et moi pendant pres de deux ans. Il me couta ma Mere; d’abord ses Soins, puis elle même. Il n’etoit pas mort encore quand accablée de douleur et de fatigue elle prit une fievre à la fois inflamatoire et nerveuse et mourut quelques heures apres lui. J’etois seule dans la Maison avec Biondina et des domestiques. Je mis l’enfant ches une voisine qui l’aimoit et aiant fait porter les deux cadavres près l’un de l’autre, je les veillai nuit et jour jusqu’à ce que je fusse bien assurée que ce n’etoit plus ma Mere, que ce n’etoit plus le frere de ma Mere, mais des Corps morts qui commençoient à se corrompre On admira tant de courage ches une fille de Seize ans du courage! que veut on dire? Je pris peu d’interret aux funerailles, j’oubliai presque de prendre le deuil et l’on blama mon insensibilité. Ne sera t-on jamais raisonnable? Oh ne fuions pas ce que nous avons aimé tandis que peut etre il respire encore et pourroit s’indigner de notre lache abandon Emilie, si je meurs aupres de vous ne laissés pas à d’autres le soin de juger si je suis morte; rendes moi ce que je fis pour ma Mere et pour mon Oncle, mais point d’Urne, point d’inscription, point de Cyprès. Ils me seroient inutiles, je ne les verrois pas et si je les voiois je m’offencerois peut etre de tant de précautions contre un trop prompt oubli. Je n’ai point oublié mon aimable Mere ni80) mon malheureux Oncle.
Le lendemain Me de Vaucourt nous dit: Je dois à la lugubre histoire que je vous ai racontée un bonheur dirai je ou un malheur c’est de n’avoir point ce qu’on appelle aimé. Bianca! Victor! quels avertissemens! abandonner ce qui nous aime, etre abandonnée de ce que nous aimons, quel crime, quel malheur! et ils semblent etre inevitables. Aimer toujours, plaire toujours semble n’etre pas de la nature humaine et si quelquefois cela arrive, la mort ne vient elle pas déchirer ce qui n’etoit qu’un? mais ce n’etoit pas cette derniere consideration qui m’effraioit; Bianca, Victor etoient ma sauve-garde et si quelqu’un me sembloit aimable, aussi tot je lui cherchois des défauts, je récapitulois les miens; Je me disois, telle chose pourra donner de l’impatience, telle autre de l’ennui. Si c’est moi qui commence à me détacher je ressemblerai peut etre à mon Oncle et je finirai comme lui; Si c’est l’autre... et je fremissois. Quand j’arrivai à Altendorp je vis, Emilie que vous aimiés deja et que vous etiés passionement aimée. Ne croiés pas que j’eusse cherché à faire naitre ces Sentimens que j’approuvai; ils etoient nés, je souhaitai qu’ils vous rendissent heureuse. Aujourd’hui non seulement je souhaite, j’espere. Un esprit sage, une Ame douce noble, pure ne se laisseront point abuser ni séduire. Vous meneres la vie qui convient au bonheur et au devoir. Votre Theobald aussi, Theobald qui s’est fait de votre bonheur sa tache, sa gloire, sa felicité, n’ecoutera, ne regardera rien qui puisse l’eloigner ni seulement le distraire de vous. Vous vivres fideles, vous vivrés heureux, j’ose le croire et si la mort vient à enlever l’un de vous la conscience de l’avoir rendu heureux adoucira la peine de l’autre. Mais pourquoi cette digression? pourquoi vous emouvoir et m’emouvoir de nouveau? il faut tout simplement reprendre et suivre le fil de mon histoire
Huit jours apres la mort de ma Mere et de mon Oncle j’entrai au Couvent avec Biondina et m’occupai d’elle seule. Mon Pere ecrivit à un de ses parens de prendre soin de mes interrets de quelque nature qu’ils pussent etre et de me marier à un homme raisonnable d’un age mur ou à peu pres avec lequel j’irois le joindre et dont il feroit la fortune. Pour abreger il envoioit toutes les procurations et autorisations necessaires. On cherche, le Public parle, Mr le Muret se presente. Il passoit pour un homme doux et sage. il etoit asses bien elevé et d’une figure passablement agréable; il avoit trente six à trente huit ans, il se disoit parent éloigné de ma famille. Comme on ne se soucioit guere de moi on crut aux apparences et à ce qu’on pouvoit apprendre par de vagues informations. Je ne pourrai etre blamé, cela est sortable.43 Voila ce que j’entendois dire à un homme chargé de tous mes interrets pendant qu’il devoroit un Chapon et des truffes. Je le priai de séparer de ce qui avoit appartenu à ma Mere tout ce qui avoit appartenu au Pere de Biondina afin que cela fut à elle seule car j’avois deja entendu parler des droits qu’on vouloit que j’y eusse. Votre Mari réglera tout cela, disoit mon Epicurien. Je serois bien fou de me donner de la peine pour ce qui ne me regarde pas et il hata mon mariage pour n’entendre plus parler d’aucune affaire.
Savés vous ce que c’etoit que cet homme sage auquel on me donnoit? Il avoit supplanté dans l’affection de toute sa famille un frere ainé qu’on appelloit un Crane44 parce qu’il avoit épousé une tres jolie fille sans fortune qu’il aimoit éperdument. Pour lui négligeant son propre Pere honnète homme qui avoit eté un Crane aussi et s’etoit ruiné, mais caressant des Oncles, des Tantes, de vieilles Cousines; epousant leurs gouts, leurs manies; fleuriste avec l’un chasseur avec l’autre, bigot avec un troisieme, toujours économe et rangé, il n’avoit pas montré ce que ces gens là appelloient un seul vice et avoit été le Saint, le Sage de la famille et du Canton jusqu’à ce que son frere ainé reduit à la plus extreme indigence fut venu avec une femme belle encore mais presque mourante et des enfans charmans quoiqu’en haillons, implorer la pitié de ses parens. Ces gens, plus ridicules et sots que méchans ou durs furent extremement touchés et se refroidirent un peu pour le Sage inflexible qui apres avoir joué tout ne put jouer la sensibilité. Il sut que j’etois à marier et qu’outre le bien de ma Mere dont j’heritois je portois à mon Mari de grandes esperances de fortune.81) Quelle amorce! Mr le Muret ne perdit pas un moment et sur la foi d’une réputation dont personne ne songea à examiner les fondemens, on lui donna la pauvre Constance.
Des le lendemain de notre Mariage rentrée ches moi je le priai de mettre ordre à ce que Biondina eut tous les effets de son Pere; Il éluda, renvoia et bientot apres il refusa nettement. On se mit en devoir de vendre les meubles de la Maison parmi lesquels se trouvoient beaucoup de choses qui avoient été achetées par mon Oncle et l’on ne mit aucune difference entre ces choses là et les autres. Mr le Muret osa mème mettre en vente les habits de mon Oncle, ses bijoux et jusqu’au piano-forte de Biondina dont elle commençoit à jouer joliment. Ce jour là precisement arriva de la Martinique l’un de ses Tuteurs mon Parent comme le sien, c’est à dire qu’il etoit le mari d’une Cousine germaine de ma Mère.
Il trouva Biondina sur mes genoux et moi baignée de larmes. Sans autre liaison que l’accord de nos sentimens nous nous dîmes ce que nous pensions de ce qui se passoit; Il montroit pourtant plus de moderation que moi et ne voulant pas me contredire, parce que82) c’eut été m’aigrir d’avantage, il me conjuroit cependant de respecter en Mr le Muret non lui meme mais le Maitre de mon sort. Au reste il arrêta ce brigandage en montrant un testament qui le nommoit l’heritier principal de mon Oncle et son executeur testamentaire Mon Oncle avoit pris cette voie pour faire passer son bien à sa fille.
Je n’avois point encore songé qu’on put me separer de Biondina & je ne croyois son tuteur venu en Europe que pour arranger ses affaires.83) Mais apres quelques jours d’illusion je sus qu’il venoit la reprendre et se proposoit de l’elever dans son pais natal. Oh quelle douleur j’eprouvai! oubliant tous les procédés de mon Mari je le conjurai de se joindre à moi pour obtenir qu’on me laissat emmener Biondina ches mon Pere, Il y trouva mille difficultés. Pensés donc que je n’aurai qu’elle que je connoisse, & que j’aime, m’ecriai je en sanglottant. Vous m’aurés, ma bonne amie, dit le Muret avec un sang-froid et une mine hipocrite qui me le fit84) tout à coup detester. Jettant sur lui un regard qui le confondit j’essuyai mes larmes je raffermis ma voix & je dis à mon parent; Monsieur, emmenez Biondina; elle seroit fort mal avec un mari & une femme tels que nous. Quoi donc? que veut dire ma bonne amie? dit le Muret deconcerté. Je ne repondis rien & le quitai.
Dans l’apartement où j’entrai je trouvai une jeune femme ma parente qui avoit entendu toute cette scene. Que vous etes enfant! me dit-elle. Prier, supplier, conjurer, cet homme là! prétendre attendrir un mari de marbre. J’en ai un qui n’est pas de la force du votre pour l’égoïsme, l’avarice & la dureté, mais avec cela si je ne le menois tambour battant je me verois moi joliment menée. Parlez vous serieusement? lui dis-je; sans doute, me repondit-elle; Venez souper demain chez moi vous verez. A votre place j’aurois gardé avec moi Biondina avec son piano forte & tout ce que j’aurois voulu. Croyez moi. Moquez vous du Muret. Que celui qui s’est fait l’esclave de toute une vieille famille ne fasse pas la sienne de vous. Traitez le comme il doit être traité. Rappellez lui sans cesse qu’il attend sa fortune de votre pere & que vous pourez le servir ou le perdre. Point de scrupules enfantins. Suivez en tout votre tête & si par hazard il crêve de depit vous aurez fait une fort bonne affaire.
Je n’avois gueres plus de 16 ans & le vieil homme85) n’etoit pas tellement mort en moi45, ma Mere n’y avoit pas tellement détruit mon Pere, que je ne pusse gouter une pareille morale. Intimement liee avec ma parente je me trouvai comme dans un monde nouveau que loin de me faire connoitre ma Mere ne m’avoit pas laissé soupçonner; Je m’en laissai amuser et étourdir mais quand il falut me séparer de Biondina mon cŒur rejetta tout le reste et je crus qu’il se dechireroit. Ma Cousine me laissa pleurer pendant quelques jours apres lesquels elle me dit: Ne voiés vous pas,86) que cet enfant vous embarasseroit beaucoup? à votre age on a mieux à faire qu’à caresser une petite Moresse.46 Courres avec moi les Balet les spectacles Vous ne retrouveres pas de si tot l’occasion de vous bien divertir à moins que vous n’obligies le Muret à partir sans vous ce qui seroit peut etre fort sage car dans sa mine sournoise je crois demeler un terrible homme: Ce qui vous surprendra peut etre, c’est que mon parent Mr Kildary m’avoit donné un conseil asses semblable.87) Il me dit qu’il etoit au désespoir de ne pouvoir retarder son depart et me promit, que si je pouvois trouver avec ma parente quelque moien d’échapper à mon voyage il reviendroit88) en Europe avec sa femme, ses enfans et Biondina et se regarderoit comme mon tuteur ainsi que le sien. Ce n’est pas un mariage, dit il, que cette monstrueuse association de l’inexperience et de la Candeur avec l’avarice et la fourberie Mais que pouvois je faire? Ma Cousine etoit trop jeune et trop étourdie pour m’aider à prendre un parti si extraordinaire, son Pere etoit trop insouciant pour pouvoir seulement y songer et Mr le Muret qui bruloit de partir et qui en apparence du moins n’avoit pas eu d’autres soins que ceux qu’exigeoit notre depart, vint me dire au moment que j’y songeois le moins que le reste de nos meubles alloit etre porté à la Maison de campagne d’un de ses Oncles où nous attendrions que le Pegase sur lequel nous devions nous embarquer put faire voile A peine me laissa-t-on le tems de dire adieu à ma parente. Apres quelques jours d’un ennui et d’un chagrin que je ne pourrois décrire, le vent devenu favorable, je quittai ma terre natale avec autant de regret que si elle n’avoit pas été89) pour moi un sejour de souffrance. Dans la chaloupe qui me mena à bord je regardois alternativement Mr le Muret et la profonde mer; Voici, me disois je au pis aller une ressource, un azile. Vous souvenés vous Mr le Vicomte de mon arrivée sur le Vaisseau? Oui dit il vous m’etonnates; sombre d’abord et pensive, bien tot vive et folatre je ne sus que penser de vous. Je résolus, dit Constance, de suivre en tous points les conseils de ma parente, de m’étourdir, de me divertir, de tirer parti de tout pour ne pas devenir la victime de mon chagrin ni de mon enemi; car j’avois appris à regarder Mr le Muret comme un homme qui me fairoit mourir de douleur plutot que de renoncer à la moindre partie de son empire ou au plus petit de ses interrets.
Tout ce qui pouvoit plaire à mon Pere, des gouts duquel il s’etoit soigneusement informé, nous le portions avec nous, mais sur ce qui pouvoit me plaire ou me convenir, son économie avoit été sordide; dans le choix d’une femme de chambre, il avoit surtout signalé sa tirannie: Au lieu d’une aimable fille que j’affectionnois depuis longtems il me fallut emmener une salope47 et qui pis est un espion comme le90) l’ai vu depuis. A Bordeaux, soit manque d’occasion, soit que Mr le Muret fut trop occupé de ses affaires, je ne m’etois point apperçue qu’il fut jaloux mais comme egoiste très soupçoneux et très interressé il devoit l’etre et il l’etoit.
Apres quelques jours de navigation tout le monde à bord du vaisseau s’amusoit excepté lui. On le plaisantoit sur sa taciturnitè et moi plus vivement que les autres sans que jamais on obtint pour reponse autre chose91) qu’un sourire sournois.92) mais peu à peu laissé entierement de coté il jettoit de tems en tems des regards sinistres tantot sur moi tantot sur le Chev. du Bouch... notre Capitaine homme d’esprit, très instruit et fort aimable, tantot sur les autres officiers, mais aucun d’eux ne lui faisoit autant d’ombrage que Mr de Merival le plus jeune et sans doute à son avis, le plus aimable de tous. Nous nous amusions à mille jeux enfantins. Un jour Mr de Merival me demanda coment je m’appellois; je le lui dis. Oh le joli nom s’ecria-t-il. Oh bien, dis je, appellés moi Constance; je croirai entendre mon Oncle, ma Mere, Biondina, une Cousine que j’aime beaucoup. Jamais je ne fus appellé que Constance de toutes les personnes que j’ai aimées. Quand j’entens Mad. le Muret je crois que c’est la haine ou l’indifference qui me parle. Vous appeller Constance ne seroit pas décent ma bonne amie de la part d’un jeune homme, dit Mr le Muret. Oh tres decent lui dis je, je m’y connois. Mr Kildary beau et jeune encore m’appelloit toujours Constance. Le Vicomte etoit fort embarassé. Quand il m’appelloit Madame je ne répondois pas; quand il m’appelloit Constance Mr le Muret fremissoit. Bon! lui dis je un jour en présence de la perfide Ducret dites toujours Constance, il s’y fera. Le lendemain je vis Mr le Muret plus serieux, plus pale, plus jaune qu’à l’ordinaire. Mr de Merival en revanche etoit plus gai qu’il n’avoit jamais été. Le mot de coutume93) fut prononcé par hasard. on ne s’accoutume.94) On ne se fait pas, dit Mr le Muret en me jettant de coté un regard furieux, à certaines gens ni à certaines choses. Mr de Merival ne fit aucune attention à ce propos. Pour moi, sans trop savoir pourquoi je me sentis glacée et tremblante et comme on vit que je palissois, qu’est ce me dit le Capitaine, qu’aves vous? est ce le mal de Mer? Buvons du punch, cela vous remettra. On en but; la gaieté devint generale Mr le Muret lui mème qui sans doute avoit remarqué l’impression que j’avois reçue, parut s’égaier un peu et moi je fus si bien la dupe de ce faux semblant que je m’en montrai plus affectueuse avec lui que je n’avois jamais fait. Cependant sa rage n’etoit pas diminuée; il nous quitta un moment, et j’ai su depuis que c’etoit pour affiler son épée et charger ses pistolets. Il revint. Nous nous amusions Mr de Merival et moi à remplir des especes de bout- rimés que nous avoit donné Mr du Bouch... Ment, arque, voila les deux rimes qui devoient terminer quatre vers. Voions; je ne quitte jamais un certain vieux portefeuille où je pense que se trouveront les vers du Vicomte et les miens.
Quand sur le perfide élement
Avec Bachus &95) l’Amour96) on s’embarque
On brave tout, la Mer, le vent, la Parque.
Mais on craint le debarquement.48
Oh Mon Dieu! s’ecria le Vicomte, que vous me rappellés bien le dernier moment de gaieté que j’aie eu de ma vie
Voici les miens, dit Constance, il ne s’agit pas ici de vanité mais de verité.
Quelquefois je mène ma barque
Tout de travers et follement,
Mais si tot que je le remarque
Je la retourne incessemment.
Il me fallut beaucoup de tems pour faire ces méchans vers. Cela est bien mauvais, dis je a Mr le Muret cependant j’espere que vous comprendres ma pensée et mon intention. Je ne sais s’il avoit le sang froid necessaire pour les lire ni s’il entendit ce que je lui disois mais alors je n’en doutai pas:97) il me sourit et jetta les yeux sur les vers du Vicomte qu’à peine j’avois lus. Un moment apres nous sommes98) appellés pour la priere Je mets tous ces chiffons dans mon portefeuille, puis99) sans regarder derriere moi sans eprouver aucune inquietude croiant tout appaisé, tout réparé et me rendant le témoignage d’une intention sincere de ne plus donner un déplaisir aussi serieux à Mr le Muret, je sors de la cabine et me rends à l’endroit ou se faisoit la priere. Je l’ecoutois et m’y joignois avec recueillement quand j’entens des cris, un fracas horrible. Mr de Merival... mais il vous racontera mieux lui méme ce que je n’ai su que par des recits. Oh Ciel, qu’exigés vous! s’ecria le Vicomte. Surmontés je vous en prie dit Constance un sentiment que tout ce que je viens de dire doit avoir affoibli. Croiès vous qu’il ne m’en ait rien couté de me rappeller toutes les extravagances qui ont amené cette Scene? C’est moi dans le fond qui suis cause de ce qui vous tourmente si fort et je pourrois me reprocher à plus juste titre que vous la mort de Mr Le Muret mais j’etois si jeune et j’avois si peu de mauvaise intention, Mr le Muret d’ailleurs s’etoit montré à moi sous un aspect si facheux, tout ce que j’en avois vu alors, tout ce que j’en ai appris depuis me l’a fait regarder comme si peu regretable soit pour moi soit pour la Societé, que je n’aurois su raisonnablement sur quoi fonder mes remords; Si j’en avois ce seroit d’avoir été cause de vos longs regrets. C’est depuis que je vous ai revu ici que je me suis condannée apres m’etre regardée pendant si longtems comme absoute. J’ai senti douloureusement qu’aucune etourderie n’est pardonnable, que nos moindres fautes peuvent avoir les suites les plus facheuses. Ma Cousine et ses Conseils moi, ma conduite, toutes ces folies, toutes ces imprudences me paroissent criminelles aujourd’hui et pour l’amour de vous je voudrois n’avoir point recu d’autres avis que ceux de ma Mere et avoir été toujours aussi sage aussi raisonnable qu’elle. Mais nous ne pouvons rapeller le passé. Adoucissés mes regrets; surmontés ce que j’ose appeller votre foiblesse et racontés nous une Scene dont les détails bien connus vous disculperent auprès de tout le monde et qui vous disculperoient à vos propres yeux si vous etiés aussi raisonnable que vous etes sensible.
Eh bien, dit le Vicomte, j’obeirai mais permettes que j’abrege le plus100) que je pourroi. Les mots prononcés ont une force que n’a pas la pensée quelque tourmentante qu’elle soit; elles sont des fers aigus dans une plaie sanglante Aussi Victor et sa Tante se taisoient ils. Mr Le Muret m’arreta au moment ou j’allois sortir de la chambre du Capitaine; Alles chercher votre épée ou vos pistolets, me dit il et choisissés auplutot un second. Voici le mien dit il à l’homme dont il s’etoit approché et qui vouloit s’en deffendre; non, dit il, prevenes par votre complaisance quelque chose de pis qu’un dueL je ne puis plus supporter que ce jeune homme vive. Un maudit frere m’est venu enlever une fortune et une consideration que j’avois travaillé trente ans à acquerir; abandonnant une Maîtresse que j’aime101) et trahissant mille sermens j’epouse un enfant que je ne connois pas, et un autre enfant me rend le jouet de celui avec le quel je vis par necessite, avec lequel je m’expatrie, victime de mes regrets comme amant102) je le suis encore de ma jalousie comme epoux. C’est trop souffrir; allés chercher vos armes, j’apporterai les miennes et103)rendons-nous sur le champ dans le lieu le plus eloigné de celui104) où l’on s’est rassemblé. J’irai avec toi me dit un de mes Camarades. Nous nous rendons avec des armes105) dans l’endroit indiqué où Mr le Muret et son second nous attendoient.
Il vouloit commencer le combat à l’instant; Commençons par l’epée, me dit il, et comme nous pourrions etre entendus et séparés, si cela devient trop long nous abregerons avec nos pistolets. Degrace un moment, lui dis je, je donnerois tout au monde pour ne me point battre avec vous. Je ne vous ai jamais haï, et dans cet instant vous m’avés inspiré une pitié extreme; quoi vous aves abandonné une Maitresse et je vous tuerois!, votre mort l’affligeroit encore plus que votre infidelité; et votre femme qui dans le fond vous aime peut etre, une femme de seize ans?... c’est prendre trop de soins, dit Mr le Muret en tirant son épée; mettés vous en garde et finissons. Mais dis je, je ne suis point amoureux de Mad le Muret, je n’en suis point aimé et si vous le voules je vous donnerai ma parole d’honneur de ne lui parler de ma vie. Mr le Muret grincoit des dents. Mettes vous en garde dit il encore. J’allois répliquer; C’est asses me dit mon Ami, on croiroit que tu as peur. Il tremble, c’est cela, s’ecria le Muret et sa crainte est un pressentiment. En même tems il s’approche avec fureur, il me porte un coup que je pare et en même tems je le blesse; la blessure n’etoit pas profonde, je ne m’etois pas relevé mais j’avois porté si juste au cŒur qu’il tombe et n’a plus qu’un moment de convulsions et de vie. tombé à coté de lui sans connoissance je me trouvai en revenant à moi à fond de cale et les fers aux pieds et aux mains Nos deux seconds furent traités à peu pres comme moi, cependant leur temoignage appuié de celui de tout l’équipage fut reçu aupres du tribunal devant lequel nous fumes menés et qui nous acquitta tout d’une voix comme aiant été forcés à tout ce que nous avions fait. Moi je ne me suis jamais acquitté.106) Ma gaieté passée et ses folatres jeux non seulement ont disparu pour toujours mais le souvenir m’en a toujours été penible. C’est avec cette gaieté, c’est avec ces jeux que j’avois tourmenté un homme qui m’a forcé de le tuer49




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